Chercheuse – Financement de la transition agricole, Alimentation

Mis à jour le 11 septembre 2026

Publié le 11 septembre 2026

Temps de lecture : 6 – 7 min

Qu’est-ce que c’est ?

Les jeunes agriculteurs ont besoin de perspectives pour s’installer, potentiellement pour plusieurs décennies. Or, les nombreuses crises qui ont récemment marqué l’agriculture françaises empêchent de se projeter sereinement. Tous les sondages d’agriculteurs mettent en évidence une dégradation de leur confiance en l’avenir (VoxAgri 2025BPCE L’Observatoire 2025La Grande Consultation 2024Enquête Agriculteurs 2024). Un quart des cadres et dirigeants agricoles envisagerait même de changer d’activité dans les 5 prochaines années à cause du changement climatique (Croissance bleue 2026).

Pourquoi c’est important ?

Sécuriser ces installations est d’autant plus important aujourd’hui, alors que la moitié des exploitations agricoles en France ont au moins un dirigeant de 55 ans ou plus (Insee 2024). Une vague massive de cessions d’exploitations est donc en cours et va se poursuivre dans les années à venir . C’est un défi majeur pour notre souveraineté alimentaire. Une partie de ces exploitations seront reprises par des jeunes agriculteurs, qui profitent généralement de ce moment pour investir dans leur outil de travail en fonction de leurs objectifs (I4CE 2026).

Sécuriser ces installations dès maintenant, c’est aussi faire des économies pour les agriculteurs eux-mêmes, les filières, et les pouvoirs publics. D’une part, plus les transformations à mettre en œuvre sont anticipées, planifiées, et coordonnées, et plus leur coût peut être limité : en investissant directement dans des actifs qui ne seront pas obsolètes demain. D’autre part, sécuriser les exploitations agricoles, c’est aussi limiter le coût des crises futures. Et ce alors que le montant des aides de crise a été multiplié par 10 en 10 ans, atteignant 2 milliards d’euros les aides publiques d’urgence aux agriculteurs en 2022 (I4CE 2024) et que le gouvernement a annoncé un 1,1 milliard d’euros d’indemnisations publiques face à l’été 2026 (Gouvernement 2026).
Il est donc impératif de préparer l’avenir en sécurisant les jeunes agriculteurs dès leur installation dans des systèmes économiquement rentables aujourd’hui et demain. C’est-à-dire entre autres dans des systèmes durables et résilients. 

Chiffres clés

des agriculteurs envisagent d’arrêter à cause du changement climatique

Le montant des aides de crise agricoles a été multiplié par 10.

des exploitations agricoles vont être cédées dans les années à venir (Insee 2024)

Comment se positionner ?

Les agriculteurs ont des cartes en main pour s’adapter et une bonne partie d’entre eux les mobilisent déjà (Le Monde 2026). Certaines stratégies d’adaptation ne nécessitent pas d’investissements physiques conséquents, mais surtout de la formation et de l’information pour adapter le calendrier de production (de semis, de taille, de récolte, etc.), choisir des variétés et races plus résistantes au nouveau climat, etc.

Ces stratégies peuvent toutefois s’avérer insuffisantes. Des investissements peuvent alors être réalisés dans les exploitations pour :

  • Adapter les bâtiments d’élevage aux épisodes de chaleur : par l’ombrage, la ventilation, la circulation de l’air, l’aménagement d’espaces extérieurs, les dispositifs d’abreuvement… 
  • Améliorer l’utilisation de l’eau grâce à des équipements d’irrigation plus efficients et à des systèmes de pilotage fins. 
  • Protéger les cultures annuelles et pérennes des épisodes météorologiques extrêmes avec des tours à vent, filets anti-grêle, brise vent… 

Ces investissements, dont le coût varie, peuvent être intégrés au renouvellement usuel des équipements lors de l’installation. L’enjeu est donc souvent moins d’investir davantage que de systématiser un « réflexe adaptation » dans les choix d’investissement. Un réflexe qui permettrait d’éviter de financer de futurs bâtiments et plantations inadaptés.
Mais là encore, ces leviers peuvent s’avérer insuffisants, notamment face à la combinaison inédite des sécheresses et vagues de chaleur de cet été. 

D’autres leviers d’adaptation peuvent être actionnés, mais ceux-ci dépassent de loin la seule capacité d’action de l’exploitation individuelle. Car ces leviers supposent des évolutions simultanées à l’aval des outils et infrastructures de production, et des débouchés.  

Pour les cultures annuelles (blé, maïs, colza, etc.), il s’agit entre autres de diversifier les productions dans les exploitations, notamment en intégrant des espèces moins gourmandes en eau. Mais cette évolution ne peut se faire qu’en cohérence avec l’aval de la chaîne de valeur : les infrastructures de collecte, de stockage, de transformation et les débouchés doivent pouvoir absorber ces nouvelles productions.

Pour les cultures pérennes (vigne et vergers), les adaptations incrémentales (équipements de protection, changement de variétés, etc.) peuvent progressivement atteindre leurs limites. Dans les territoires où les conditions climatiques deviendront trop défavorables, l’enjeu devient alors de changer de productions. Dans ce cas, il s’agit d’investir dans de nouvelles productions cohérentes avec le climat futur, les ressources et les infrastructures disponibles, et de structurer leurs débouchés.  

Adapter les exploitations agricoles au changement climatique est nécessaire pour sécuriser l’installation des jeunes agriculteurs, mais pas suffisant. La pérennité des exploitations nécessite aussi de préserver leurs facteurs de production naturels (le climat, les sols, l’eau et la biodiversité) et leur autonomie stratégique face à des importations extra-européennes critiques (engrais, soja, hydrocarbures). Les transformations et investissements réalisés pour l’adaptation doivent donc être pensés en cohérence avec ces enjeux.

La diversification des productions végétales évoquée plus haut contribue naturellement à ces deux enjeux : en plus de son intérêt pour l’adaptation, elle est bénéfique pour la qualité des sols, la biodiversité, et même pour le revenu des agriculteurs (Nature communications 2026). Combinée au développement des légumineuses (lentilles, pois, luzerne, etc.) et d’autres cultures utilisant peu de pesticides et d’engrais (chanvre, sarrasin, miscanthus etc.), elle permet entre autres d’améliorer la qualité de l’eau, et de réduire les importations de soja et d’engrais
Cette synergie entre les enjeux ne concerne pas tous les leviers d’adaptation. Par exemple, les bâtiments d’élevage doivent évidemment être adaptés aux fortes chaleurs, mais pas tous les bâtiments. Dans les territoires les plus denses en élevage, certains bâtiments doivent être réaffectés à des productions végétales. Ces réaffectations sont indispensables pour des modes d’élevages plus extensifs. Elles permettraient à la fois d’installer les jeunes agriculteurs dans des exploitations et territoires plus diversifiés, de préserver le climat, les sols, l’eau, et la biodiversité, et de réduire les importations de soja et d’engrais. 

Là encore, ces transitions ne peuvent pas reposer uniquement sur des choix individuels d’exploitations, mais nécessitent de faire évoluer toute la chaîne de valeur jusqu’aux pratiques de consommation alimentaire. 

Sécuriser l’installation des jeunes agriculteurs dans des systèmes résilients et durables est donc un exercice particulièrement complexe, nécessitant planification et coordination. I4CE (2026) a estimé que sur les 115 milliards d’euros de bâtiments, matériels et plantations actuellement mobilisés pour la production agricole et alimentaire en France, 100 milliards d’euros devaient être ajustés pour construire des systèmes résilients et durables

La puissance publique a un rôle à jouer, notamment en accompagnant et en coordonnant les investissements des secteurs agricoles et alimentaires. Par exemples via des feuilles de routes de transition à l’échelle des filières et des territoires chiffrées, cohérentes entre elles et physiquement réalistes au regard des ressources disponibles. 

L’année 2027, avec l’élection présidentielle et la négociation concomitante de la prochaine Politique agricole commune, est une fenêtre d’opportunité exceptionnelle pour donner un cap vers des systèmes agricoles et alimentaires véritablement résilients et durables en France. 

FAQ

En 2024, environ 54 milliards d’euros de soutiens publics bénéficiaient aux secteurs agricoles et alimentaires, de la production d’intrants, jusqu’aux dépenses alimentaires des ménages. Ce montant couvre à la fois des subventions (de réelles dépenses publiques), et des exonérations de prélèvement obligatoires (un manque à gagner de recettes publiques). Sur ce total, environ 16 milliards d’euros sont dédiés aux exploitations agricoles (I4CE 2024).

En 2024, moins de 10 % du total des aides étaient favorables à la transition écologique en 2024 (I4CE 2024). Cette part a probablement diminué suite aux coupes budgétaires qui ont fortement affecté les mesures de planification écologique du budget de l’Etat (I4CE 2026). Ces dépenses favorables à la transition écologique sont principalement à destination des exploitations agricoles, secondairement de la restauration collective, mais très peu de l’industrie agro-alimentaire et la distribution. 

Cette définition fait évidemment l’objet de débat. Concernant la transition écologique (préservation du climat, de la biodiversité, de l’eau et des sols), I4CE s’appuie sur la Stratégie nationale bas carbone 3 et les documents du Secrétariat général à la planification écologique. Concernant l’adaptation au changement climatique, I4CE s’appuie sur un livre de synthèse produit par l’Inrae en 2025I4CE ajoute à ces enjeux le renforcement de l’indépendance stratégique, entendue comme la réduction des consommations de produits stratégiques (azote, soja, carburant) largement importés en dehors de l’Union européenne (I4CE 2026). 

Le montant moyen des investissements de ces secteurs est de l’ordre de 25 milliards d’euros par an. Ces investissements sont particulièrement corrélés à la conjoncture économique, et en partie influencés par les soutiens publics (I4CE 2026).

Environ 115 milliards d’euros de bâtiments, matériels et plantations sont actuellement dédiés à la production agricole et alimentaire. Il s’agit d’un montant comptable net, tenant compte de l’usure physique de ces actifs. Les montants d’actifs dédiés à la production agricole (tracteurs, vignes, salles de traite, etc.) sont du même ordre de grandeur (environ 55 milliards d’euros) que les actifs dédiés à la transformation alimentaire (silos, abattoirs, laiteries, etc.) (I4CE 2026). 

Fermer