Devenir maire dans un monde qui se réchauffe – la check list du début de mandat
Le niveau local dispose de très nombreux leviers d’adaptation aux impacts du changement climatique. Après des années marquées par la répétition d’évènements climatiques – vagues de chaleurs, épisodes de précipitations intenses, feux de forêt, sécheresses, etc. – qui touchent directement les habitants, les entreprises et les finances des collectivités, il est plus que temps de les actionner.
Le début des nouveaux mandats communaux et intercommunaux constitue un moment crucial pour passer à l’action. Nous publions ce 13 mars une méthodologie pour permettre aux nouvelles équipes de construire, au niveau de leur collectivité, une programmation pluriannuelle des investissements alignée avec les objectifs climat, et notamment les objectifs d’adaptation au changement climatique. Mais, s’il est nécessaire d’investir pour s’adapter, l’investissement ne fera pas tout et surtout il se prépare. Nous identifions pour cela trois prérequis auxquels les nouveaux exécutifs doivent s’atteler dans les tous prochains mois.
1. S’assurer que tous les projets passent enfin le test de l’été
On ne compte plus le nombre d’écoles tout juste rénovées dans lesquelles les élèves suffoquent en juin, de bureaux climatisés en urgence, de logements sociaux récemment livrés exposés sud sans volets, de places joliment refaites mais toujours minérales, de trams flambant neufs à l’arrêt parce qu’un câble d’alimentation ou un voyageur n’ont pas supporté la chaleur. On se lamente à chaque crise devant les entrepôts de bus inondés alors qu’ils ont été construits en respectant les plans de prévention des risques, les routes submergées à chaque épisode pluvieux un peu intense (donc de plus en plus souvent) ou les stations d’épuration qui ont de plus en plus de mal à respecter les seuils de non-rejet d’eau non traitée dans le milieu naturel.
Le point commun entre tous ces retours d’expérience est simple à identifier : des projets menés « comme on a toujours fait », c’est-à-dire en considérant le climat comme une donnée stable et maîtrisée. Comme s’il était encore possible de fonder ses décisions sur le climat du passé, sur les référentiels connus de ce que l’on a déjà expérimenté.
Cela ne devrait plus être possible de procéder ainsi dans un climat déjà plus chaud, plus variable ; un climat qui ne cessera de changer, dans les années et décennies à venir. Sans renoncer à aménager ou à rénover, il devient indispensable de le faire en intégrant un « réflexe adaptation » pour adapter les choix fonctionnels et techniques à cette nouvelle réalité.
Les collectivités locales doivent devenir les garantes de ce réflexe pour tous les nouveaux projets publics et privés de leur territoire. En pratique, cela prend des formes différentes : référentiels internes ; clauses techniques dans les cahiers des charges, règles d’aménagement et d’urbanisme ; critères d’attribution de co-financements à d’autres acteurs publics et privés… Les communes et intercommunalités sont de mieux en mieux outillées pour cela et disposent aujourd’hui des méthodes et des données pour le faire. Elles peuvent notamment fonder leurs anticipations sur les indicateurs associés à la trajectoire de réchauffement de référence pour l’adaptation (TRACC – France à +4°C en 2100).
2. Passer des objectifs symboliques à une programmation des transformations
Les précédents mandats ont vu se multiplier les projets phares de désimperméabilisation et de végétalisation : les cours d’école Oasis et le verdissement de places emblématiques. Souvent ces projets sont décidés au gré des opportunités, et quand des objectifs chapeau existent – « planter 10 000 arbres » ; « un arbre par naissance » – ils ont avant tout été fixés pour leur caractère symbolique.
Le défi est pourtant systémique, celui par exemple de villes qui restent vivables et agréables à vivre même en été, malgré des vagues de chaleur plus intenses et plus fréquentes. Y répondre ne peut pas se limiter à des interventions ponctuelles, mêmes exemplaires. Nous entrons dans un moment de maturité de ces politiques qui doit s’incarner par la mise en place d’une véritable programmation des transformations à conduire à l’échelle de deux ou trois mandats pour assurer de réelles continuités de fraicheurs pour tous. Des villes comme Toulouse ou Chambéry sont déjà engagées dans cette direction sur la base de cartographies précises des « points chauds ».
Passer de l’opération « gadget » à la vision d’ensemble est d’autant plus nécessaire qu’il ne sera pas possible de se limiter aux interventions sur les espaces à la main de la collectivité et déjà disponibles. Il faudra aussi arriver à agir par exemple sur de nouveaux fonciers - des friches à acquérir, dépolluer, transformer. Il faudra également agir sur le domaine privé, en définissant des dispositifs d’incitation et de soutien à destination des copropriétés ou des entreprises, comme ont commencé à l’expérimenter Lyon ou Bordeaux. Au-delà des espaces publics, d’autres actions structurelles d’adaptation – comme le développement de réseaux de froid ou le renforcement de la robustesse de ses infrastructures critiques (de transport, d’eau…) – demandent également une planification qui doit s’inscrire dans la durée.
3. Poser explicitement la question du niveau de service aux habitants
Les élus locaux le constatent tous les jours : considérer que l’on connait et que l’on maîtrise le risque, attendre les crises et répondre au cas par cas, est une option de moins en moins viable. Que l’on parle de transports publics, de distribution d’eau potable et d’assainissement ou de protection contre les inondations, ignorer l’évolution du risque c’est voir augmenter les coûts pour la collectivité des évènements climatiques – pertes de recettes, réparations, coûts d’entretiens, coûts de l’assurance… C’est aussi se résoudre à une dégradation de la fiabilité et de la qualité des services rendus aux usagers.
Bien souvent, adapter ces services aux nouvelles conditions climatiques nécessitera d’investir plus pour renforcer la robustesse de certains équipements, créer des redondances ou mettre à l’abri des composants sensibles. Mais avant d’en arriver à cette conclusion, il est indispensable d’engager des discussions lucides et transparentes sur les niveaux de service à atteindre et à maintenir en fonction des situations : que souhaite-t-on à tout prix préserver ? Qu’accepte-t-on de reconsidérer ? Que peut-on accepter de dégrader temporairement ? A quoi peut-on renoncer ?
Quelques exemples de ces questions politiques clefs qui doivent être ouvertes sans attendre : jusqu’à quel niveau d’alerte-pluie souhaite-t-on qu’une ligne de tram continue de rouler, qu’une route reste ouverte à la circulation ? Est-il envisageable de fermer la crèche municipale si les températures deviennent trop extrêmes ou au contraire, considère-t-on que cela doit être un lieu refuge quand certaines familles n’ont pas de quoi rafraichir leur logement ? Jusqu’à quel niveau de croissance de population saura-t-on garantir une eau potable de qualité à un prix accessible à tous alors que la contrainte sur la ressource s’accroit ? A quelles conditions peut-on autoriser l’installation d’un hôtel ou d’un camping en bordure de littoral ? C’est en confrontant les réponses à ces questions aux options d’adaptation disponibles qu’il sera possible d’établir des plans d’action crédibles.
Parfois cela nécessitera de programmer des travaux, d’autres fois de faire évoluer son organisation. Garantir un certain niveau de service pour le plus grand nombre peut également mener à prioriser des interventions ou à renoncer à de nouveaux développements – par exemple à de nouvelles constructions dans des zones où la pression sur la ressource en eau se fait trop forte. Bien que difficiles, ces discussions doivent avoir lieu et pouvoir se fonder sur une compréhension précise des vulnérabilités et des visions prospectives de l’évolution des conditions climatiques. Les réponses à ces questions doivent ensuite se matérialiser très concrètement, par exemple dans le plan local d’urbanisme, dans l’organisation du service public, et dans les documents contractuels entre la collectivité et les concessionnaires en cas de gestion déléguée – par exemple dans les domaines de l’eau ou du transport.
Comment impulser la dynamique d’adaptation ? La check–list des 100 premiers jours du mandat local
De façon transversale, nous invitons les nouveaux exécutifs à s’engager dans une démarche de programmation des investissements locaux à l’horizon du mandat et à faire en sorte que cette programmation soit alignée avec les objectifs climat, en intégrant pleinement le volet adaptation.
La méthodologie « PPI aligné climat », coconstruite par I4CE et ses partenaires, est une ressource 100% gratuite et à la libre disposition des élus et agents de collectivité qui souhaiteraient penser le climat dans la construction budgétaire de leur PPI.
• Une revue de projets pour rattraper les coups partis : il peut encore exister des marges de manœuvre pour adapter des projets déjà votés voire déjà démarrés qui auraient pu être conçus sur des bases non adaptées. Pour identifier ces marges de manœuvre avant qu’il ne soit trop tard, le nouvel exécutif peut conduire une revue des projets les plus structurants (infrastructures, bâtiments, aménagements, commande de matériel roulant) et vérifier que les cahiers des charges sont « +4°C compatibles », par exemple qu’ils passent le « test de l’été ». Il ne s’agit pas de remettre en cause les choix faits mais de saisir l’opportunité de les améliorer.
• Organiser la transversalité « climat » en interne. Garantir qu’à l’avenir tous les projets sur lesquels la collectivité à la main seront bien pensés dans un contexte de changement climatique nécessite de faire évoluer la manière dont ils seront conçus. La transversalité entre les domaines d’action publique est capitale. Prendre en compte les prospectives liées à la ressource et au service de l’eau dans les choix d’aménagement ou de développement économique ; penser ensemble gestion des eaux pluviales et prévention des inondations ; s’assurer que les effectifs et les compétences des services des espaces vert des communes suivent l’ambition de végétalisation des politiques de voirie et des espaces publics intercommunaux, etc. Tout cela s’organise et constitue un véritable défi managérial. Le début de mandat est un moment particulièrement propice pour intégrer cette exigence :
➔ Dans l’organisation des délégations entre élus en veillant à ne pas considérer le sujet de l’adaptation comme le problème du seul élu à la transition, et en le partageant dans les feuilles de route de chaque adjoint, adjointe, vice-président ou vice-présidente thématique.
➔ En organisant à l’échelle des directions générales des services une transversalité interne autour des sujets d’adaptation, par des actions de formation, de partage de ressources, d’accompagnement et de suivi. Le pilotage des projets structurants du territoire (PPI, PLU, investissements emblématiques, nouveaux services publics, etc.) doit intégrer dès l’origine une réflexion en climat futur. Il est également recommandé d’en faire un point à discuter dans le dialogue social interne avec les représentants du personnel.
➔ En faisant de l’adaptation un sujet clé de la relation entre communes et intercommunalité – notamment pour s’assurer que l’EPCI – souvent mieux équipé en termes d’ingénierie – apportera l’appui technique et administratif nécessaire aux communes pour qu’elles conçoivent et conduisent des projets bien adaptés.
• Porter l’adaptation dans les instances partenariales. Les représentants de la collectivité peuvent aussi rapidement mettre le sujet à l’ordre du jour des instances de gouvernance des syndicats auxquels ils participent, pour la gestion de l’eau, du risque inondation ou encore les transports publics. A chaque fois, ils peuvent œuvrer non seulement à ce que les préoccupations d’adaptation soient exprimées mais surtout à ce qu’elles soient prises en charge par exemple en exigeant la conduite d’études de vulnérabilité ou le suivi des impacts du climat sur la performance de ces services. Ces éléments doivent constituer le socle sur lequel instruire les besoins d’investissement qui émergeront ensuite.
• S’assurer que rien n’entrave la bonne conduite des investissements sans-regret, qui seront bénéfiques quoi qu’il arrive. C’est par exemple le cas des investissements dans la rénovation des réseaux d’eau qui répondent à des objectifs règlementaires existants, permettent de diminuer les coûts du service en limitant les pertes mais contribuent aussi à alléger la tension croissante sur la ressource dans un contexte de changement climatique. C’est également le cas des efforts déployés pour se préparer à la survenue de crises en mettant à jour et surtout en animant (via des formations, des simulations mais aussi par exemple la mise en place d’une réserve communale de sécurité civile) son plan communal de sauvegarde.
• Envisager des enveloppes budgétaires d’expérimentation thématiques. Les réponses en matière d’adaptation restent la plupart du temps émergentes et sont toujours très dépendantes de chaque contexte. Au-delà des grandes démarches (utiles) de planification, il reste nécessaire d’expérimenter, d’apprendre et d’inventer des réponses locales. Certaines collectivités, comme Bordeaux ou Montpellier pour leurs services de transport, adoptent des logiques d’expérimentation en allouant des enveloppes pour tester en contexte des réponses à des impacts déjà ressentis. C’est une piste tout à fait envisageable dans différents domaines, également dans une perspective d’animation de l’écosystème local d’adaptation.
