Cleantech : l’Europe affûte sa boîte à outils
A l’approche d’une année électorale chargée en France, en Italie et en Pologne, Bruxelles accélère sur ses grands dossiers. Les négociations sur le budget européen 2028-2034, qui prévoit notamment un volet dédié à la ‘transition propre’, entrent dans leur phase politique. Parallèlement, la révision du marché carbone européen, qui en fixe la trajectoire jusqu’en 2040, s’accélère.
Ensemble, ces deux chantiers vont largement déterminer les financements européens disponibles pour décarboner l’industrie. L’occasion se présente de transformer des dispositifs dispersés en outils cohérents, de l’innovation au passage à l’échelle. Mais à mesure que les négociations s’intensifient, les arbitrages deviennent inévitables, et de mauvais choix faits dans l’urgence pourraient figer pour longtemps une architecture peu efficace.
Le marché carbone est bien plus qu’un signal-prix : depuis 2013, il a rapporté plus de 270 milliards d’euros. La Commission veut utiliser ces recettes plus stratégiquement : une Banque pour la décarbonation industrielle et un « Investment Booster » accompagneraient le déploiement commercial des projets, tandis que le Fonds pour l’innovation se recentrerait davantage sur les projets de rupture.
Ce fonds montre pourquoi cette répartition des rôles doit être soigneusement conçue. 40 % des projets financés signalent des retards et un nombre croissant reste bloqués avant la clôture financière.
Dans une nouvelle analyse, Ciarán Humphreys en examine les causes et plaide pour recentrer le Fonds sur les risques qu’il est le mieux à même de couvrir. Au-delà, le paysage fragmenté des instruments européens doit évoluer vers un continuum, où chaque outil répond aux risques propres à chaque étape, de la démonstration au passage à l’échelle, aidant les projets à franchir la suivante.
La Commission a tracé les plans et concevra les outils. Mais les moyens dont ils disposeront et la solidité du signal-prix carbone sur lequel ils s’appuieront dépendront des négociations avec les États membres et le Parlement européen. La France aura un rôle à jouer pour défendre un marché carbone crédible, dont les recettes financent la décarbonation de l’industrie. Comme le souligne Benoît Leguet, Directeur général d’I4CE dans sa chronique, tout signe d’hésitation sera perçu comme un encouragement par les entreprises qui ne se sont pas encore engagées dans la décarbonation.
L’Europe a rarement l’occasion de repenser ses financements des cleantech sur autant de fronts à la fois. Un chantier bien mené la doterait d’outils adaptés à chaque tâche; bâclé sous pression électorale, il laisserait la boîte à outils en bric-à-brac. L’enjeu dépasse le climat : pour un continent pauvre en ressources, une industrie propre est le meilleur atout pour rester compétitive.

