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Les incendies en Amazonie ont remis à l’agenda politique et médiatique le défi de la déforestation, responsable d’environ 11% des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GIEC, 2014). Clothilde Tronquet d’I4CE revient dans ce billet sur les causes de la déforestation et les mesures qui pourraient ralentir le phénomène et éviter d’atteindre un point de non-retour.

Du déboisement au pâturage, du pâturage à la culture : la séquence de la déforestation en Amazonie

Les feux en Amazonie s’inscrivent dans un schéma de déforestation qui mêle filières d’exploitation illégales du bois, élevage et cultures agro-industrielles ; impliquant des conversions successives des terres sur la longue durée.

Les forêts sont d’abord dégradées par des opérations de coupes de bois. Cette étape peut s’étaler sur plusieurs années, la dégradation des forêts passant d’abord par l’extraction des bois les plus nobles, puis la coupe d’arbres de plus petits calibres et enfin de la végétation rase (Instituto de Economia Agrícola, 2015).

Les surfaces sont ensuite incendiées afin d’achever le processus de défrichage, pendant la saison sèche qui s’étend de juin à novembre, avec un pic du nombre d’incendies en septembre (Global Fire Emissions Database). Ces processus de défrichage par le feu ne sont donc pas des événements naturels : ils sont provoqués par l’homme (IPAM, 2019). Par ailleurs, le changement climatique, en augmentant la vulnérabilité des écosystèmes, rend ces feux plus fréquents, plus intenses et plus difficiles à arrêter (L De Faria & al., 2017).

Les surfaces défrichées deviennent des pâturages bovins, caractérisés de manière générale par une faible charge et une productivité très basse (Ferreira & al., 2014). Enfin, après plusieurs mois ou plusieurs années, les pâturages sont transformés en cultures, entre autres de soja. Avant d’être destinées à la culture du soja, les surfaces peuvent passer par des étapes intermédiaires de cultures de maïs et de riz (Rivero, Almeida, & Ávila, 2009). A noter que plusieurs nettoyages par le feu peuvent survenir pour maintenir les pâturages ou les cultures.

Qu’elle se déroule sur des propriétés privées ou des forêts publiques, la grande majorité de la déforestation est illégale. Il est aussi important de noter qu’une partie de la déforestation s’insère dans des dynamiques d’accaparement des terres. En effet, un quart de la déforestation récente concerne des forêts publiques, qu’on appelle « sans désignation » car elles ne font pas l’objet d’une protection spécifique, contrairement aux zones de conservation ou aux réserves indigènes (Azevedo-Ramosa & Moutinho, 2018). Une fois déboisées et défrichées, ces terres sont souvent occupées illégalement (Brown & al., 2016) dans l’attente d’être légalisées (Brito & al., 2019).

L’importance du facteur politique dans la déforestation brésilienne

Les systèmes de surveillance par satellite de l’Institut National de Recherche Spatiale du Brésil (INPE) ont permis d’établir qu’en Amazonie[1] le nombre d’hectares déboisés et de feux de forêts détectés ont augmenté de manière spectaculaire en 2019 par rapport à l’année précédente : respectivement 683 300 ha déboisés[2] sur l’année 2018/2019[3], soit +49% par rapport 2017/2018 et 65.518 feux sur la période du 01/01/19 au 01/09/19, soit +86% par rapport à 2018 (INPE).

Ces chiffres doivent cependant être mis en perspective sur le temps long pour en comprendre les causes économiques et politiques.

La déforestation brésilienne a longtemps été corrélée aux cours des commodités agricoles ainsi qu’au taux de change real/dollar favorisant plus ou moins les exportations. De la moitié des années 90 jusqu’en 2004, les prix du bœuf et du soja ont grimpé, de même que les hectares déboisés. S’en est suivie une baisse des prix et de la déforestation sur quelques années jusqu’en 2006-2008 (Dias Paes Ferreira & Bragança, 2015). Cependant, depuis cette date, la corrélation est visiblement rompue. Les surfaces déboisées ont ainsi continué à diminuer jusqu’en 2014, avant de repartir à la hausse, alors que le prix du soja n’a fait qu’augmenter sur toute la période.

Déforestation en Amazonie légale (Mha/an) – Source: I4CE à partir des données de l’Institut national brésilien de recherche spatiale (INPE) et du Fonds monétaire international (FMI)

A noter qu’il est possible de décorréler la production agricole de la déforestation, et ce, grâce à une intensification durable de l’agriculture. Sur la période 2004-2014 par exemple, une baisse considérable de la déforestation s’est produite alors que les volumes de soja produits au Brésil n’ont fait que croître. Cette hausse de la production a eu lieu principalement sur des surfaces occupées par des pâturages peu productifs (Carneiro Filho & Costa, 2016), illustrant ce que nombre de scientifiques et d’ONGs démontrent depuis des années : il est possible d’augmenter la production sans nouveaux déboisements, à travers l’augmentation de la productivité et l’exploitation des pâturages dégradés existants (Moutinho, Guerra, & Claudia, 2016). La déforestation n’est donc pas une fatalité, même dans le contexte de croissance du marché du soja au Brésil, dont la Chine et l’Europe sont les principaux clients[4], sous forme de grains, de tourteaux pour l’alimentation animale, d’huile ou de biocarburant.

Par conséquent, les facteurs économiques sont insuffisants pour expliquer l’évolution du taux de déforestation. Sur les quinze dernières années, ses variations correspondent au Brésil à deux périodes politiques distinctes :

  • La diminution remarquable des taux de déforestation entre 2004 et 2014 correspond à des politiques volontaristes du gouvernement brésilien en matière de protection des forêts : extension et renforcement des zones protégées, structuration et renforcement de l’efficacité des systèmes de contrôle et des sanctions, mais aussi à des engagements des filières (moratoire sur le soja)(Assunção, Gandour, & Roch, 2012) (Nepstad, 2014).
  • La reprise de la déforestation depuis 2014 a moins été étudiée, mais elle semble être le résultat d’affaiblissements successifs des lois contre la déforestation, des moyens attribués à sa surveillance, et des sanctions aux contrevenants (InfoAmazonia). En particulier, la réforme du code forestier en 2012 a mené, à travers des changements de catégories, à une réduction des zones protégées et des obligations de restauration(Soares-Filho & al., 2014).  De plus, la politique foncière a permis la légalisation de terres accaparées (Brito & al., 2019), contribuant ainsi à donner le signal aux occupants illégaux qu’ils ne seraient pas poursuivis ou pourraient être ultérieurement disculpés.

Cette analyse permet de rappeler d’une part, que les taux de déforestation actuels restent très inférieurs à ceux du début des années 2000 ; et d’autre part, que la reprise de la déforestation est le résultat d’évolutions bien antérieures à l’élection de Jair Bolsonaro, l’affaiblissement des politiques de lutte contre la déforestation ayant été amorcé sous le mandat de Dilma Roussef (sous la pression des ruralistes) et poursuivi sous le gouvernement de Michel Temer. Jair Bolsonaro ne fait qu’intensifier cette déconstruction du droit environnemental qu’il considère comme une atteinte au développement économique. En outre, il envoie également des signaux dans ses prises de parole publiques qui agissent comme autant d’incitations au non-respect des lois environnementales et de protection des populations indigènes, influençant indirectement la déforestation[5].

Pour réduire la déforestation, de multiples leviers à aligner et actionner par les secteurs public et privé

L’expérience amazonienne nous montre à la fois qu’il est possible d’implémenter des politiques de conservation efficaces, mais témoigne aussi de la vulnérabilité, de la réversibilité de ces efforts. Les politiques publiques nationales se révèlent cruciales contre la déforestation et en particulier celles qui ont trait au régime foncier, au système de surveillance et de sanctions. Leur simple existence législative ne suffit pas et elles requièrent que des moyens soient attribués à leur mise en œuvre.

D’autres actions doivent être entreprises, et pas seulement dans les pays où la déforestation est à l’œuvre, en particulier des politiques de la demande intégrant les enjeux liés à l’agriculture et l’alimentation :

  • Les engagements 0 déforestation du secteur privé se sont multipliés depuis le début des années 2010 sous la forme de déclarations générales, d’engagement d’entreprises, de codes de conduite ou de certification de filière, à l’image du moratoire sur le soja en Amazonie et des initiatives internationales du type Forest 500 ou encore la déclaration de New-York sur les forêts. Pour être efficaces, ces démarches doivent être transparentes et traçables. En ce sens, l’Accountability Framework Initiative propose des lignes directrices communes pour aligner les engagements liés à la déforestation.
  • Les pays consommateurs doivent aussi réduire leur déforestation importée. En France, le gouvernement a lancé en 2018 une stratégie de lutte contre la déforestation importée portant à la fois sur l’offre et la demande multisectorielle, envisageant entre autres un label « 0 déforestation » si les certifications existantes se révélaient inadaptées. Cette démarche implique également d’augmenter l’autonomie nationale en protéines afin de couvrir la demande pour l’alimentation animale.
  • Enfin, au niveau individuel, la réduction de la consommation de viande a un potentiel considérable. En effet, le potentiel d’atténuation d’une modification de l’alimentation vers un régime plus végétal et donc moins intensif en terres s’élève jusqu’à 8 GTéqCO2/an, et complète le potentiel d’atténuation de la réduction de la déforestation (jusqu’à 5,8 GTéqCO2/an (GIEC, 2019). En ce sens, une publication d’I4CE dresse une revue de littérature des politiques d’atténuation liées à l’alimentation.

Attention au point de non-retour

Les surfaces déboisées s’accumulent, fragilisant de plus en plus le puits de carbone que constitue l’Amazonie ainsi que sa richesse biologique.  On estime actuellement que 20 % de l’Amazonie a déjà été déboisée (soit un million de km2). Les premiers modèles estimaient que 40 % de déforestation de l’Amazonie constituerait le seuil de non-retour à partir duquel les schémas pluviométriques de la région seraient modifiés et la sécheresse augmenterait significativement, affectant ainsi l’intégralité du fonctionnement de l’écosystème amazonien. Des travaux plus récents estiment  que ce « tipping point » se situerait en fait autour de 25 % (Lovejoy & Nobre, 2018).

 

 

[1] L’Amazonie dite légale est formée par les 9 régions principalement couvertes par la forêt amazonienne. Il s’agit de la définition d’une région administrative et non de la déforestation légale. Les surfaces déforestées agrègent déforestation légale et illégale, sachant que la déforestation légale ne concerne qu’une partie infime de la déforestation globale.

[2] Données issues du système DETER, qui de par son système de détection sous-estime en général la déforestation par rapport aux estimations définitives du système PRODES, dont les données pour l’année en cours ne sont pas encore disponibles.

[3] La déforestation est mesurée sur 12 mois du mois d’août, au mois de juillet de l’année suivante

[4] À l’inverse de la demande européenne, la demande chinoise en soja a beaucoup augmenté ces dernières années (Ministério da Agricultura, Pecuária e Abastecimento, 2018) (Fuchs & al., 2019). Pour autant, le soja exporté vers la Chine provient principalement du sud du Brésil, non-concerné par la déforestation, alors que la production exportée vers l’Europe a progressivement migré du sud vers les régions hautement déforestées du « Matopiba » (contraction de Maranhão, Tocantins, Piauí, Bahia) (Trase).

[5] Déclaration des organisations de la société civile sur la crise de la déforestation et des incendies en Amazonie brésilienne : https://cimi.org.br/wp-content/uploads/2019/08/Declaracao_OSCs_Amazonia_G7_ago2019-PT.pdf

Contact


Clothilde TRONQUET

Chargée de recherche - Territoires et Climat

Au sein du pôle Territoires et Climat, Clothilde travaille sur la contribution des secteurs forestier et agricole à l’atténuation et l’adaptation au changement climatique. Ses domaines de recherche portent entre autres sur les marchés carbone volontaires. Elle co-pilote également les Clubs Climat Agriculture et Club Carbone Forêt Bois, des forums sectoriels de mutualisation des connaissances sur les politiques et incitations économiques à la réduction des émissions. Avant de rejoindre I4CE, elle a travaillé au département Développement Durable de Sofiprotéol, au service économique de l’Ambassade de France à Madrid et dans le secteur associatif au Brésil. Clothilde est titulaire d’un master en Politiques environnementales de Sciences-Po Paris.

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