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Pour sécuriser le puits de carbone européen, concentrons nous sur les leviers que l’on peut maîtriser

18 mars 2026 - Billet d'analyse - Par : Violette de la CROIX

Comment gravir les dernières marches vers la neutralité climatique de l’Europe d’ici à 2050 ? C’est la question que l’accord européen définissant un objectif climatique intermédiaire pour 2040 a l’ambition de clarifier. Le 5 mars 2026, les ministres européens ont entériné la révision de la loi Climat européenne et son objectif de réduction d’émission nette de -90% en 2040.  L’atteinte de cette cible nette est conditionnée par la décarbonation rapide des secteurs émetteurs mais également par le niveau des puits de carbone, soit la capacité de nos forêts, sols et terres agricoles à séquestrer du carbone. Or, depuis 10 ans, le puits de carbone forestier chute de manière imprévisible. Alors que la mise en œuvre de l’accord implique la révision de plusieurs règlements structurants (LULUCF, ESR), un excès d’optimisme sur le puits forestier menace l’atteinte des objectifs. Pour sécuriser la trajectoire européenne vers la neutralité climatique, il faut anticiper une contribution probablement plus modeste du puits forestier et renforcer les efforts sur les leviers que l’on peut maitriser.  

 

 

Les hypothèses de l’UE en matière de capacité de séquestration des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans les écosystèmes doivent être prises avec précaution  

D’ici 2040, l’essentiel de la séquestration des émissions de GES de l’Europe est attendu du secteur des terres ou secteur UTCAF (utilisation des terres et changement d’affectation des sols, LULUCF en anglais). D’après l’étude d’impact de la Commission européenne, le niveau de séquestration dans les écosystèmes devrait s’élever à -317 MtCO2 en 2040.  

 

Toutefois, les évolutions récentes du puits doivent inciter les États membres à faire preuve de précaution sur le niveau de séquestration qui peut être réellement attendu. Entre 2014 et 2023, le puits annuel net moyen de l’UE a diminué de 30%, pour s’établir à -198 MtCO2.  Face à ce constat, l’Agence européenne de l’environnement estime ainsi que l’atteinte de l’objectif du règlement européen LULUCF (définissant les objectifs d’émissions pour le secteur de terres) de -310 MtCO₂ séquestrées dans les écosystèmes d’ici 2030 est peu probable. Les impacts croissants des dérèglements climatiques rendent par ailleurs les évolutions du puits naturel particulièrement incertaines : les projections estiment que les écosystèmes européens pourraient séquestrer entre -100 et -350 Mt éqCO2 en 2050 

 

 

La baisse du puits de carbone est tirée par le déclin du puits forestier 

Les forêts représentent le principal puits de carbone en Europe. Ainsi, entre 1990 et 2022, les forêts européennes ont absorbé près de 10% des émissions de GES de l’Union.  

Mais depuis 10 ans cette dynamique est bouleversée. En dépit de l’augmentation de la surface forestière, le puits de carbone forestier diminue : les forêts continuent de stocker du carbone, mais moins vite qu’avant. En une décennie, le puits forestier a ainsi chuté de près d’un tiers, passant de -456.9 MtCO2eq/an sur la période 2010-2014 à -332.6 MtCO2eq/an entre 2020-2022. Cette tendance se retrouve globalement dans toutes les régions européennes à des degrés différents. En France, le puits forestier a été divisé par deux 

 

Cette évolution s’explique par plusieurs facteurs interconnectés, dont la quantification exacte doit encore être précisée :  

    • L’augmentation de la récolte ; 
    • L’augmentation de la mortalité des arbres en raison du changement climatique qui entraine une hausse des événements climatiques extrêmes et des perturbations naturelles telles que les incendies de forêt, les sécheresses et les épidémies de ravageurs (scolytes, nématodes du pin, etc) ;  
    • Le ralentissement de l’accroissement des forêts dû à la multiplication des sécheresses ; 
    • Le ralentissement du boisement et de l’expansion forestière dans certains contextes.  

 

Ces facteurs peuvent globalement se ranger en deux catégories. D’un côté, les facteurs de long terme (plusieurs décennies), peu prédictibles et donc peu pilotables : en premier lieu, les effets du changement climatique. De l’autre côté, les facteurs dont les effets sont davantage prévisibles à court terme et pilotables par l’action publique et l’ajustement des pratiques forestières. Ces facteurs incluent entre autres le taux de boisement et le niveau de récolte.  

 

 

Redoubler d’efforts sur ce que l’on peut maitriser 

Plusieurs règlements doivent être actualisés pour traduire effectivement la mise en œuvre de l’accord sur la cible européenne pour 2040. Il s’agit notamment du règlement LULUCF (portant sur les émissions du secteur des terres et de la foresterie) et du règlement sur le partage de l’effort (ESR) qui concerne les émissions des transports, de l’agriculture, du bâtiment et des déchets. Le mauvais dimensionnement de l’évolution du puits forestier dans le cadre de la révision de ces règlements pourrait menacer la trajectoire de décarbonation de l’Europe.  

Pour sortir de l’impasse, une solution pourrait être d’anticiper une contribution plus modeste des forêts et de renforcer les efforts sur les leviers que l’on peut maitriser pour sécuriser le puits naturel.  

 

 

Concrètement, cela suppose :

 

  1. De calibrer les politiques climatiques européennes en partant d’une hypothèse conservatrice pour les puits de carbone forestier et d’anticiper des efforts de réduction d’émission plus importants pour les autres secteurs économiques ;

     

  2. De rehausser les objectifs pour les leviers pilotables à même d’augmenter le puits naturel. Ces leviers incluent :  

 

  • L’augmentation des produits bois à longue durée de vie. Selon les scénarios, ce levier pourrait séquestrer entre -23 et -39 MtCO2/an en 2030. 
  • L’augmentation du stockage dans les sols agricoles. Une étude évalue le potentiel de ce levier entre -150 et -350 MtCO2/an à l’échelle européenne. Il repose sur quatre pratiques clés :  
    • L’agroforesterie et la plantation de haies, qui pourraient séquestrer jusqu’à -60 MtCO2/an  
    • La priorisation de l’herbe dans l’alimentation animale (sans toutefois augmenter la taille du cheptel), dont le potentiel de séquestration est estimé à -45 MtCO2/an 
    • La mise en place de cultures intermédiaires, qui pourrait également permettre de stocker environ -45  MtCO2/an; 
    • La restauration des tourbières, dont le potentiel de séquestration est estimé à -109 MtCO2/an.   

 

 

La publication de l’étude d’impact associée à la révision des règlements LULUCF et ESR prévue pour l’été sera un point d’étape important pour évaluer la stratégie de l’Union européenne face à la perte du puits forestier. En parallèle, la mise en œuvre du règlement CRCF (Carbon Removal and Carbon Farming) doit constituer un cadre à même de soutenir le développement et le financement des différents leviers. Pour que le CRCF puisse déployer son plein potentiel, l’enjeu sera de parvenir à structurer une demande suffisamment forte pour les crédits carbone européens.

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