Comment abriter définitivement les automobilistes de la hausse du prix des carburants ?
Trois semaines de guerre au Moyen-Orient ont dopé les prix à la pompe, et ce n’est peut-être qu’un début. Actuellement, les principaux prix mondiaux reflètent une interruption momentanée des livraisons de pétrole et de gaz en provenance du Golfe. Mais qui sait vraiment quand et comment le conflit actuel s’arrêtera ? Les véritables répercussions pourraient être bien plus importantes que ce qui est visible à présent, non seulement sur les carburants et le gaz, mais aussi sur l’industrie et l’agriculture, jusque dans l’alimentation et toutes sortes de produits du quotidien.
La France aborde cette seconde crise pétrolière de la décennie en meilleure posture que lors de la première, en 2022. Son mix énergétique comprend moins d’énergies fossiles que ses principaux voisins. Ses centrales nucléaires, ses parcs éoliens et solaires produisent une électricité décarbonée en abondance, si bien que les prix de l’électricité à moyen-terme ont, à ce jour, nettement moins augmenté que ceux du gaz. En outre, plus d’un million et demi de voitures électriques circulent déjà en 2025, alors qu’il n’y en avait que 600 000 en 2022.
Pour autant, la crise pétrolière impacte de nombreux foyers, à commencer par une majorité de Français qui se déplacent quotidiennement en voiture thermique. Dans ces conditions, comment mettre un maximum de foyers à l’abri ? Nous envisageons trois réponses fondées sur la stratégie climat.
Faciliter la bascule vers les mobilités bas-carbone
La crise pétrolière favorise les mobilités écologiques, comme le covoiturage, le vélo, les transports en commun ou le train. Beaucoup de ménages peuvent déjà recourir davantage à ces modes écologiques, et les pouvoirs publics doivent agir pour les rendre plus accessibles et plus abordables. Cependant, même en développant tous ces modes, l’automobile restera le moyen de transport principal pour une majorité de foyers français.
Dès aujourd’hui et pour beaucoup de ménages, les prix à la pompe encouragent la bascule vers un véhicule électrique. Aux prix du jour, un ménage de la classe moyenne équipé d’un vieux véhicule thermique, et qui achète un véhicule électrique d’occasion réalise des économies immédiates de l’ordre d’une dizaine d’euros par mois.
Combien d’automobilistes feront la bascule cette année ? On observe dès à présent un regain d’intérêt pour les véhicules électriques, qui se porte d’abord vers les véhicules fabriqués en Europe, soutenus par le bonus écologique. Si la demande s’avère effectivement très forte, une première limite à la bascule viendrait de l’offre industrielle de véhicules. Un bon repère à suivre pour une bascule accélérée serait d’immatriculer cette année 500 000 véhicules électriques fabriqués en Europe, soit un doublement des ventes par rapport à 2025 (entreprises comprises). Au-delà, la demande pourrait se tourner vers des véhicules importés.
Mettre à l’abri les ménages les plus modestes
Changer de véhicule pour un modèle électrique en temps de crise suppose d’avoir suffisamment d’épargne ou un accès au crédit. Pour une part de la population, ces conditions ne sont pas réunies : peu importe le prix des carburants, l’alternative électrique est inabordable, faute d’un financement initial. Pour mettre ces ménages à l’abri de la crise, une intervention publique est nécessaire.
Dans l’urgence, le programme de leasing social est l’outil le plus adapté à la situation. Il consiste à proposer à des ménages sous conditions de ressource et très dépendants de la voiture au quotidien de louer un véhicule électrique entre 140 et 200 euros par mois. Ces mensualités sont avantageuses par rapport au budget carburant d’un véhicule thermique.
L’an dernier, 50 000 ménages ont bénéficié de ce programme. Nous estimons que face à la crise pétrolière, l’objectif doit être de proposer cette solution à 200 000 ménages, un quadruplement du dispositif. De ce total, 50 000 offres seraient réservées aux ménages parmi les 20 % les plus modestes. En tenant compte de l’amélioration des paramètres du dispositif, nous estimons que le coût supplémentaire de cette mesure à 1,2 milliard d’euros, 350 millions d’euros étant déjà programmés pour le financer cette année.
Au-delà des 200 000 premiers dossiers, les ménages éligibles seraient appelés à se signaler pour une offre ultérieure : une façon pour l’Etat de matérialiser l’urgence à intervenir et pour les industriels de planifier les débouchés pour des modèles adaptés. Enfin, contrairement aux éditions précédentes qui ont été lancées à l’automne, celle-ci devrait être ouverte dès le printemps.
Une protection ciblée et temporaire
Abriter définitivement 200 000 ménages modestes, c’est à la fois beaucoup et peu. C’est beaucoup au regard du nombre de véhicules électriques déployés jusqu’à présent, et c’est aussi la solution la plus conforme à l’indépendance énergétique, à l’industrie automobile européenne, au pouvoir d’achat des ménages et aux objectifs climat de la France. Mais c’est bien peu par rapport aux 35 millions d’automobilistes impactés par la crise.
Une remise pour tous les ménages sur les prix à la pompe ne serait ni stratégique, ni solidaire. Elle entretiendrait la dépendance au pétrole de ceux qui ont aujourd’hui les moyens de le payer, ou de s’en passer. Financée sur fonds publics, elle revient à ce que chacun, en tant que contribuable, paye le carburant d’un plus gros rouleur que lui. Ce serait très coûteux pour les finances publiques, de l’ordre de 4,6 milliards d’euros pendant un an pour un effet de 25 centimes par litre. Enfin, la remise initiale serait probablement atténuée par une réaction des prix à la hausse, tant que la demande de carburants ne baisse pas par d’autres moyens.
Pour rester en cohérence avec la stratégie climat et la solidarité nationale, une aide ciblée devrait être adressée aux ménages les plus modestes, qui peuvent difficilement réduire leur consommation de carburant sans se priver de services essentiels. Différents critères de priorité peuvent être retenus, comme le revenu, la distance quotidienne au lieu de travail, l’absence de transports en commun ou la zone géographique. Un accompagnement ciblé sur un cinquième des automobilistes coûterait 1 milliard d’euros pour une remise de 25 centimes par litre.
Surtout, l’attribution de cette aide irait de pair avec la priorité d’accès aux prochaines éditions du leasing social. Une façon de s’assurer que les mesures d’urgence préfigurent une transition au long cours, qui reste la seule réponse définitive aux crises fossiles à répétition.
