Plan de relance agricole : comment viser juste ?
Face aux pertes considérables de l’été 2026 dans les exploitations agricoles et les industries agroalimentaires, le gouvernement a annoncé en septembre un plan d’urgence de plus d’un milliard d’euros pour prévenir les faillites d’exploitations. Cette première réponse d’urgence va être prolongée par un plan de relance structurelle de l’investissement, visant la résilience. Ce plan de relance devrait être doté d’une enveloppe de 500 à 700 millions d’euros, sous réserve du vote du projet de loi de finances (PLF) pour 2027.
I4CE a justement publié une nouvelle analyse des soutiens publics aux investissements agricoles et alimentaires depuis 2020. Cette analyse a abouti à des recommandations pour faire de ces soutiens des leviers plus efficaces de résilience et de durabilité des secteurs agricoles et alimentaires. Ce billet en extrait des enseignements spécifiques pour un plan de relance. Si les priorités annoncées par le gouvernement semblent bien identifiées, il faudra être attentif à la conception et la mise en œuvre concrète des projets, et soutenir davantage des projets de structuration et de reconfiguration de filières.
Les 500 à 700 millions d’euros de ce plan de relance ne suffiront toutefois pas à adapter et faire la transition complète du modèle agricole français. L’enjeu dépasse ce seul plan : c’est l’ensemble des soutiens publics aux secteurs agricole et alimentaire, estimés à plus de 50 milliards d’euros par an, qui doit être réinterrogé. Réorienter ces soutiens est indispensable pour bâtir des systèmes moins vulnérables aux aléas climatiques et géopolitiques qui se multiplient.
Des leviers visés théoriquement pertinents, mais à préciser et compléter
Le contenu du plan de relance structurel annoncé est encore flou. Deux évolutions concrètes ont été évoquées : l’adaptation des bâtiments d’élevage et le stockage de l’eau. Il s’agit en effet de leviers utiles pour aider les exploitations à faire face au changement climatique. Mais leurs bénéfices réels dépendent fortement de la conception précise des projets. Par exemple, pour être pérenne, un projet d’adaptation de bâtiments d’élevage doit être construit en cohérence avec les dynamiques actuelles de la filière, qu’il s’agisse de la diminution des cheptels ou de l’impératif de renforcement de l’indépendance stratégique en alimentation animale (tourteaux de soja).
Car pour sécuriser les agriculteurs et la production agricole, l’adaptation aux effets du changement climatique est évidement nécessaire, mais pas suffisante. Il faut aussi réduire les dépendances aux importations d’intrants critiques, dont les énergies fossiles, les engrais et les tourteaux de soja. Et s’inscrire dans une trajectoire de transition agroécologique, pour préserver la stabilité du climat, la biodiversité, l’eau et les sols, qui sont à la base même de la production agricole.
Même en intégrant correctement ces enjeux, ces deux leviers ne suffiront pas à adapter les secteurs agricoles et alimentaires. Il faut également prévoir des reconfigurations majeures de filières, comme par exemple, la diversification des productions, en particulier végétales, qui est un levier incontournable pour renforcer la résilience climatique et économique des exploitations (Nature Communications 2026). Elle suppose toutefois l’action coordonnée de plusieurs maillons de la même filière, de l’amont à l’aval (stockage, conditionnement). Les organismes stockeurs de l’aval doivent adapter leurs parcs de silos à des productions plus diversifiées et à des lots plus fractionnés. Mais sans volumes suffisants, ces équipements sont peu rentables ; et sans capacités de stockage adaptées, les agriculteurs sont freinés dans leur diversification.
Favoriser les projets collectifs et de structuration de filières réellement résilients et durables
Le gouvernement a annoncé vouloir soutenir des projets d’avenir agricoles déjà identifiés. Pour répondre aux besoins de résilience et de durabilité, leur sélection devrait favoriser les projets collectifs de structuration et de reconfigurations de filières. Ces dernières années, ceux-ci n’ont bénéficié que de 3%1 des soutiens publics aux investissements agricoles (I4CE, 2026), alors qu’ils sont incontournables pour adapter le secteur agricole au changement climatique. De plus, les projets collectifs qui incluent plusieurs maillons de la chaîne de valeur, permettent de sécuriser les volumes et les débouchés entre maillons de la chaîne, de mutualiser certains investissements et de créer une dynamique de transition entre acteurs. Pour plus d’efficacité, l’aide à l’investissement devrait être associée à une aide à l’accompagnement et l’animation de ces projets collectifs.
Le gouvernement a également annoncé vouloir recourir à des prêts garantis : des prêts accordés par les banques, dont l’État couvre les éventuels défauts. En période budgétaire contrainte, ce type de dispositif permet de mobiliser des financements privés tout en limitant l’engagement immédiat de fonds publics. L’Initiative nationale pour l’agriculture française (INAF), déjà renforcée récemment, pourrait ainsi être à nouveau mobilisée.
Dans ces deux cas, il est indispensable de s’assurer de la pérennité de ces projets, pour sécuriser les agriculteurs, et pour garantir l’efficacité de la dépense publique. Pour s’assurer que ces mesures financent des projets résilients et durables, nous recommandons qu’elles introduisent trois critères minimaux :
- la compatibilité des projets avec les projections climatiques et de ressources en eau dans le territoire ;
- leur contribution à la diversification des productions ;
- leur contribution à l’indépendance stratégique vis-à-vis de produits critiques fortement importés (énergie fossile, engrais, tourteaux de soja).
Au-delà du plan de relance, réorienter les soutiens publics déjà existants
L’enveloppe annoncée de 500 à 700 millions d’euros est relativement conséquente. Nous avons en effet estimé qu’en moyenne sur la période 2022-2024, les secteurs agricoles et alimentaires français ont bénéficié d’environ 600 millions d’euros par an d’aides à l’investissement physique qui intégraient les enjeux de résilience et de durabilité, soit 30% des soutiens totaux. Si cette nouvelle enveloppe était validée et correctement orientée, elle permettrait donc de doubler ces soutiens sur l’année 2027.
Au-delà de ces crédits supplémentaires, il est nécessaire d’aligner les autres aides aux investissements physiques avec les objectifs de résilience et de durabilité – soit 70 % de ces aides d’après nos estimations. Cela nécessite de renforcer les critères d’attribution des aides, cibler davantage les projets collectifs et de filière et de réduire les subventions aux agroéquipements (voir notre nouveau rapport pour l’ensemble de nos recommandations).
Cette exigence de cohérence doit dépasser les seuls investissements physiques et s’appliquer à l’ensemble des soutiens publics aux secteurs agricoles et alimentaires (aides aux revenus, exonérations fiscales et sociales, etc.). Sur les quelques 52 milliards d’euros d’autres aides bénéficiant aux secteurs agricoles et alimentaires, seuls 10 % intégraient ces enjeux en 2024. Sans cette réorientation globale, un plan de relance ponctuel, même parfaitement calibré, ne permettra pas d’engager l’adaptation et la transition de fond du modèle agricole français.

