Les leçons tirées des Clubs Climat d’I4CE : « Comment relever le défi du financement des projets bas-carbone agricoles et forestiers ? »
Chez I4CE nous produisons des chiffres et des rapports, mais pas seulement. Pour mettre en œuvre et financer la transition climatique, dépasser les blocages et les difficultés qui en découlent, nous pensons qu’il faut mettre les professionnels autour de la table et prendre le temps de décrypter, analyser, dialoguer. Pour cela, nous avons créé il y a presque 15 ans les Clubs Climat : des réseaux d’échange et de partage d’expertise pour se former, anticiper et faire avancer l’action climatique. I4CE anime deux Clubs Climat, l’un sur l’agriculture et l’alimentation, l’autre sur la forêt et le bois. Ces clubs rassemblent les acteurs clés des secteurs agricoles, forestiers et des marchés carbone, les institutions publiques (Ministères, agences de l’Etat), ainsi que les chercheurs travaillant sur ces thématiques. Les discussions étant riches, I4CE souhaite partager plus largement un aperçu des enseignements tirés du dernier rendez-vous des Clubs de décembre 2025 consacré à la certification carbone.
Contexte des échanges
Face au défi du financement de la transition, la certification carbone est un outil utile pour garantir l’impact climatique des pratiques mises en place et orienter les financements publics comme privés vers les actions les plus efficaces pour le climat. Dans un contexte de contrainte accrue sur les budgets publics, elle permet aussi d’aller chercher de nouvelles sources de financements, notamment privés. Pour assurer un essor qualitatif des projets bas-carbone, plusieurs cadres publics se développent conjointement, aux niveaux français (Label Bas-Carbone), européen (CRCF) ou encore international (article 6 de l’Accord de Paris). Pour autant, l’émergence d’un marché viable et structurant est un processus qui se construit progressivement, avec ses difficultés et incertitudes.
Actuellement, la principale difficulté à l’échelle française est de parvenir à attirer des financements suffisants, autrement dit de s’assurer que les agriculteurs et forestiers qui mettent en place des projets bas-carbone reçoivent les financements escomptés. Cette difficulté est particulièrement prégnante pour les projets agricoles, qui peinent à vendre leurs crédits.
Ainsi, les échanges de la journée visaient à aborder les questions suivantes : quelles sont les véritables pistes de débouchés pour les crédits carbone forestiers et agricoles ? À quel horizon temporel ? Comment se positionnent les acteurs du marché et les différents cadres de certification ? Qui sont les futurs acheteurs et quelles incitations peuvent être mises en place pour stimuler l’achat de certificats carbone, à la fois dans le cadre des démarches volontaires des entreprises ou en raison d’une obligation réglementaire ?
Pour dresser des pistes de solution à tous ces questionnements, nous avons rassemblé un ensemble d’acteurs clés tels que la Commission européenne, le ministère de la Transition écologique, le fonds d’investissement Mirova, la plateforme de projets bas-carbone Carbioz animée par le Crédit Agricole, le distributeur Lidl France, le Centre National de la Propriété Forestière (CNPF), le WWF France, Deloitte, ou encore le Geres, qui produit chaque année un état des lieux de la contribution carbone en France (INFOCC).
1 – Malgré un contexte international chahuté, le Label Bas Carbone parvient à se maintenir
Depuis 2022, le marché carbone volontaire subit une forte contraction. Ce n’est pas une singularité française mais une dynamique mondiale enclenchée à la suite des scandales associés à certains projets internationaux de type REDD+. Sur l’année 2024, les volumes de crédits échangés ont ainsi baissé de 25% sur les marchés internationaux. Les opérateurs français ont quant à eux vu le volume de crédits vendus diminuer de 34%, notamment issus de projets internationaux.
Malgré ce contexte tumultueux, le Label bas-carbone (LBC) continue de bénéficier d’une perception globalement positive et demeure l’un des standards les mieux valorisés du marché, avec un prix moyen à la tonne de 31,47€ contre moins de 6€ en moyenne sur le marché international en 2024. D’après le dernier rapport InfoCC présenté lors de la réunion, le LBC représente ainsi 17% des volumes (environ 2,88 MtCO2eq) échangés en France en 2024, contre 2% en 2023. Ce constat vient soutenir des analyses déjà dressées par I4CE dans l’étude bilan du LBC après 6 ans d’existence : le LBC parvient à sécuriser sa place sur le marché volontaire en tirant sa force de la crédibilité d’un label public et de son ancrage territorial.
Les premiers résultats d’une enquête réalisée par le CNPF dans le cadre d’un projet financé par le Massif Central, auprès d’entreprises et collectivités, ont également été partagés au cours des échanges. Ils démontrent que le LBC répond à de nombreuses motivations d’entreprises, telles que la volonté d’investir dans des projets locaux et de haute qualité.
Néanmoins, au-delà de ses atouts sur le marché volontaire, il faut ici rappeler que la solidité des financements du LBC provient en grande partie d’une demande règlementaire, puisqu’au moins 40% des crédits sont achetés par le secteur du transport aérien, conformément aux obligations de compensation introduites dans la loi Climat et résilience de 2021.
2 – Toutefois, sur le marché français, les projets agricoles se heurtent à des difficultés majeures en matière de financement
La dernière réunion fut également l’occasion d’approfondir la situation préoccupante des projets bas-carbone dans le secteur de l’agriculture. Le rapport InfoCC pointe ainsi la fragilité des modèles économiques des projets agricoles, pour lesquels l’obtention d’un financement complet demeure plus qu’incertain. Certains financeurs déclarent par ailleurs ne pas souhaiter renouveler leur engagement à l’avenir. L’expérience du Crédit Agricole consistant à promouvoir la contribution carbone auprès des financeurs potentiels par le biais de ses banques régionales démontre que la démarche demande beaucoup de temps, d’une part pour former les conseillers bancaires à cette offre, et d’autre part pour faire aboutir le processus de décision d’achat chez le financeur (12 mois minimum).
Le défaut de financement des projets agricoles s’explique par plusieurs facteurs : un narratif moins évident ou plus abstrait que celui de la plantation d’arbres, le prix des crédits plus élevé que ceux issus de projets forestiers, ou encore la faible attractivité des projets de certification carbone pour les entreprises agroalimentaire et de la distribution. En effet, un grand nombre de ces entreprises sont engagées dans une démarche de décarbonation de leur activité selon le cadre SBTi. Or, pour des questions de revendication des efforts de réduction d’émissions, celui-ci ne facilite pas le recours aux crédits carbone. Il constitue ainsi un frein au financement des crédits bas-carbone agricoles par les entreprises de l’aval de la chaine de valeur.
Alors que le lancement du LBC avait réussi à susciter l’engagement d’un grand nombre d’agriculteurs et d’intermédiaires, les difficultés de financement des projets pourraient décourager les acteurs engagés. Il est aujourd’hui indispensable d’identifier les moyens de relancer la demande pour ces projets.
3 – À moyen terme, la perspective d’une croissance de la demande à l’international mais celle-ci semble actuellement se diriger vers d’autres standards que le LBC
Depuis plusieurs mois, une demande tirée par les entreprises de la tech américaine émerge à l’international. Celle-ci prend la forme de garantie d’achat à long terme, principalement au bénéfice de crédits de séquestration (removals) amenés à être générés autour de 2030. Les crédits émis sont certifiés par des standards internationaux, tels que Verra ou Gold Standard, avec lesquels le LBC se retrouve incontestablement en concurrence.
La massification pressentie de la demande influence également la structuration des marchés carbone. Les investisseurs, qui se distinguent des acheteurs finaux, semblent désormais y occuper une place grandissante et déterminante, à l’image par exemple de Mirova. Ce dernier a récemment investi 10 millions d’euros dans des projets d‘agriculture régénératrice certifiés par Verra : en France et en Belgique, en partenariat avec l’entreprise Regeneration, mais également en Inde, à hauteur de 30 millions de dollars, avec le développeur de projets Varaha.
Plusieurs enjeux découlent de cette dynamique de financiarisation des marchés carbone. D’une part, cela pose la question de la place du LBC qui ne semble pas attirer les faveurs des investisseurs en raison de son manque de reconnaissance internationale et de ses prix plus élevés. Ceux-ci préfèrent actuellement recourir à d’autres standards ou méta-standards internationaux, tels que les Core Carbon Principles (CCP) d’ICVCM, pour s’assurer de la qualité et de la reconnaissance internationale des projets dans lesquels ils investissent. Ainsi, bien que la hausse de la demande doive encore se concrétiser, l’enjeu de la reconnaissance du LBC sur les marchés mondiaux et son alignement avec les standards internationaux apparait être une évolution clé aux yeux des financeurs. En ce sens, le Label bas-carbone s’est d’ailleurs engagé dans un processus de reconnaissance par ICROA, une organisation internationale des professionnels de la certification carbone.
4 – Des pistes à explorer pour sécuriser les financements des projets bas-carbone
Face à ces défis, les discussions du Club climat ont permis d’identifier plusieurs pistes pour améliorer le financement des projets.
- Tout d’abord, l’expérience française du LBC montre que l’élargissement de la demande réglementaire est sans aucun doute la voie la plus à même de massifier la demande de certificats carbone et d’assurer le passage à l’échelle du marché.
- Par ailleurs, l’intégration de financements LBC à des produits d’épargne durables, semble aussi être une voie de débouché à explorer. Par exemple, le Crédit Agricole prévoit d’intégrer d’ici 2027 plus de 200 000 crédits carbone LBC dans des titres de créance verts éligibles à l’assurance-vie.
- La commande publique à l’échelle de l’État comme des collectivités locales a également été pointée comme une piste intéressante. Pour compenser les émissions liées au transport de la biomasse vers sa chaufferie collective, l’agglomération du Mans a par exemple décidé de passer par l’achat de crédits carbone locaux et ce pour toute la durée de la concession, soit 26 ans. Ce type d’engagement de long terme, intégré dans les marchés publics, est déterminant pour soutenir les projets bas-carbone et sa réplicabilité mériterait d’être explorée. Plus généralement, une plus grande valorisation et promotion du LBC par les pouvoirs publics semble également attendue par certains acteurs du marché.
- L’accroissement des financements des projets bas carbone pourrait aussi passer par une plus large intégration et meilleure valorisation des autres bénéfices environnementaux, en particulier en matière de biodiversité. Bien que le consentement à payer pour ces services reste faible, les acheteurs de crédits y attachent une importance croissante. Des dispositifs existent déjà et pourraient être renforcés. En 2023, un bonus biodiversité a ainsi été introduit dans le cadre de la compensation réglementaire du secteur aérien français permettant aux projets respectant les critères de biodiversité de se voir attribuer une majoration annuelle de 50 % de crédits. En Catalogne, des crédits climat pour promouvoir la gestion multifonctionnelle des forêts ont été élaborés. Ces crédits s’articulent autour de 3 axes : le carbone, l’eau et la biodiversité. Le lancement par la Commission européenne d’une feuille de route pour les crédits Nature, témoigne également d’un engouement pour ces crédits de préservation de la biodiversité. Des initiatives se concrétisent déjà, à l’image des Crédits du Vivant du WWF France. Ce projet qui vise à soutenir la transition agroécologique, associe conjointement un crédit carbone de stockage dans les sols agricoles certifié par la méthodologie Verra VM0042, à des certificats biodiversité, émis en fonction de la valeur de l’indice biodiversité élaboré par le WWF France.
- Enfin, concernant le LBC en particulier, d’autres évolutions du standard pourraient contribuer à faciliter les financements. Parmi les améliorations pointées par certains acteurs présents : préciser le statut juridique, fiscal et comptable des unités ou encore faciliter la valorisation par les financeurs des tonnes de CO2 évitées ou séquestrées, en particulier pour les acteurs de l’agroalimentaire. Par ailleurs, la possibilité d’une intégration du LBC au CRCF pourra être évaluée une fois que les modalités du CRCF seront rendues opérationnelles.
Autant de sujets qui continueront à faire l’objet des discussions des Clubs en 2026 et au-delà, pour contribuer à faire intelligemment progresser l’action en faveur du climat.

