MACF et engrais : sanctuariser des budgets pour aider les agriculteurs à réduire leur usage d’engrais minéraux

16 janvier 2026 - Billet d'analyse - Par : Lucile ROGISSART

Le Mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) est entré en application au 1e janvier 2026. Il s’agit d’une taxe carbone aux frontières de l’Union européenne sur les importations de certains produits industriels couverts par le marché d’échange de quotas européens. Les engrais minéraux azotés font partie de cette première liste de produits. Afin d’éviter une hausse des charges pour les agriculteurs concernés, le niveau de la taxe a été réduit pour les engrais, et ceux-ci pourraient même être temporairement exclus du périmètre du MACF. Pourtant, pour le climat, mais aussi pour l’indépendance stratégique et la souveraineté alimentaire de la France, le MACF devra finir par s’appliquer pleinement aux engrais minéraux. Pour limiter voire éviter une hausse des dépenses d’engrais des agriculteurs, il faut des politiques publiques, dont certaines sont actuellement menacées. Sanctuariser des budgets pour ces politiques serait un moyen de soutenir le revenu des agriculteurs et la souveraineté alimentaire de l’Union européenne et de la France, tout en réduisant l’empreinte carbone de notre alimentation.

 

Un MACF sur les engrais azotés contribuerait à réduire nos émissions de gaz à effet de serre, mais aussi à renforcer l’indépendance stratégique et la souveraineté alimentaire de la France…

L’objectif premier du MACF est de réduire les « fuites de carbone » liées au marché d’échanges de quota européens (EU-ETS en anglais). Ce marché renchérit en effet le prix des productions de l’Union européenne qui y sont soumises, ce qui peut inciter à importer davantage, et donc à déplacer les émissions de CO2 ailleurs, sans les réduire. En taxant le contenu carbone des produits importés depuis les pays extra-européens au même niveau que le prix du carbone dans l’Union européenne, le MACF annule donc l’avantage comparatif des importations, et contribue à la fois aux objectifs climatiques et à la compétitivité des industries européennes.

 

Le MACF couvre dans un premier temps les produits dits « simples », à fort risque de fuite de carbone. Les engrais minéraux azotés, largement utilisés en productions agricoles végétales, font partie de ces produits. Le 7 janvier 2026, la ministre de l’Agriculture française a toutefois annoncé avoir obtenu l’exclusion temporaire (et rétroactive au 1e janvier) des engrais du dispositif.

 

Pourtant, pour la France en particulier, un MACF sur les engrais serait un fort levier d’indépendance stratégique et de souveraineté alimentaire. En effet, la France est le premier pays importateur d’engrais azotés de l’Union européenne : en 2024, plus des deux tiers de l’azote consommé était importé (source1, source2), générant un déficit commercial de 1,1 milliard d’euros. Bien que 60 % de ces engrais azotés importés proviennent de l’Union européenne, le reste provient majoritairement d’Egypte, d’Algérie, des États-Unis, de Russie, et de Trinité et Tobago. Réduire ces importations, c’est aussi réduire notre dépendance à ces pays pour un produit aussi stratégique que les engrais pour la production agricole et alimentaire française. Un objectif qui devrait être d’autant plus prioritaire en 2026 que vont s’ouvrir les « conférences de la souveraineté alimentaire » requises par la Loi d’orientation agricole.

 

… Mais augmenterait également les charges des agriculteurs, si des politiques publiques adaptées ne sont pas mises en œuvre

Le MACF renchérit le coût des engrais pour les importateurs, et donc pour les agriculteurs. Le niveau de la taxe a ainsi été limité pour les engrais, réduisant ce surcoût à environ 7 % en 2026 d’après les Commission européenne, et les engrais pourraient être exclus temporairement du périmètre de la taxe. Mais ce surcoût finira par se matérialiser lorsque les dispositions du MACF s’appliqueront pleinement. Sans évolutions par ailleurs, cela se traduira par une hausse de charges d’engrais substantielle pour les filières de grandes cultures (céréales, oléo-protéagineux, etc.), ayant déjà connu trois années consécutives de conjoncture économique défavorable.

 

Cette hausse des charges n’est cependant pas une fatalité. Loin d’être une tâche facile, les agriculteurs peuvent réduire leur utilisation d’engrais azotés de synthèse. Cette consommation a déjà diminué de 15 % depuis 2020, en réponse à la hausse des prix provoquée par la guerre en Ukraine. Le projet de Stratégie nationale bas carbone prévoit une nouvelle réduction de la même ampleur d’ici 2030, et une division par deux en 2050 par rapport à 2020.

 

Trois grandes voies, non exclusives les unes des autres, sont à disposition des agriculteurs pour réduire leur consommation d’engrais azotés. Par ordre croissant de difficulté de mise en œuvre :

 

  • Optimiser ses pratiques d’épandage, c’est-à-dire maintenir voire augmenter le rendement en utilisant moins d’engrais mais de manière plus efficace.
  • Remplacer les engrais minéraux de synthèse par des engrais organiques, notamment des effluents d’élevage, mais aussi des résidus de culture.
  • Introduire des légumineuses dans ses rotations, c’est-à-dire à ajouter une culture de légumineuses (pois, féverole, soja, lentille, etc.) dans la succession culturale des parcelles (blé, orge, colza par exemple). Ces cultures ont en effet la particularité de pouvoir capter l’azote de l’atmosphère et la stocker dans les sols pour la culture suivante.

 

Certaines de ces politiques publiques sont malheureusement menacées : il est nécessaire de les préserver

Sans lister ici l’ensemble des freins à l’adoption de ces pratiques, nous attirons l’attention sur deux politiques publiques actuellement menacées, et pourtant clés dans la levée de certains verrous.

 

D’abord, le dispositif de soutien à la structuration de filières de protéines végétales ne semble plus bénéficier que de très peu de financements publics. Cette mesure est pourtant essentielle alors qu’un des freins majeurs pour les agriculteurs est l’absence de débouchés suffisamment attractifs pour ces cultures. Introduite avec les autres mesures de la planification écologique en 2024 dans le budget de l’État, elle était initialement dotée de 100 millions d’euros d’autorisations d’engagements, et 65 millions d’euros de crédits de paiements. Ces crédits ont cependant drastiquement diminué suite aux coupes budgétaires : seuls 14 millions d’euros ont été effectivement dépensés en 2024, et aucun crédit n’y a été explicitement affecté pour 2025, ni pour 2026 dans la copie initiale du gouvernement. Le gouvernement a finalement annoncé le 10 janvier affecter 30 millions d’euros au plan protéines et à deux autres mesures. Cette même lettre annonce également 40 millions d’euros d’aides aux exploitations en grandes cultures les plus fragilisées : il serait pertinent que cette aide oriente vers des systèmes à bas intrants.

 

Ensuite, la mise en œuvre de la méthode Grandes cultures du Label bas carbone est menacée, notamment par manque de financements. Le Label certifie les réductions d’émissions de gaz à effet de serre et le stockage de CO2 des projets agricoles et forestiers, dans l’objectif d’en obtenir une rémunération auprès d’acteurs majoritairement privés. La méthode Grandes cultures certifie les projets en grandes cultures, et couvre entre autres les trois leviers décrits précédemment. Les projets agricoles du Label sont cependant particulièrement en difficulté actuellement, en raison notamment d’un manque de financements privés : ceux-ci sont davantage alloués aux projets forestiers. Cet outil est pourtant particulièrement indiqué pour accompagner financièrement les agriculteurs, tout en maintenant l’objectif de réduction des émissions, liées aux engrais notamment.

 

Ces dispositifs peuvent être financés en partie par les acteurs privés, en les y incitant ou contraignant, mais nécessitent de mobiliser un minimum de budget public dès maintenant. À moyen terme, lorsque le MACF s’appliquera pleinement aux engrais, tout ou partie des recettes de cette taxe pourraient être affectée à ces outils, de manière à accompagner les agriculteurs tout en améliorant notre empreinte carbone et notre souveraineté.

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