Quels outils de production pour des secteurs agricoles et alimentaires français résilients et durables ? Quels besoins d’investissements ? Quels actifs échoués ?

19 février 2026 - Étude Climat - Par : Lucile ROGISSART / Olia TAYEB CHERIF / Maria SIEFERT

Les choix d’investissements des secteurs agricoles et alimentaires des années à venir sont déterminants

Pour pérenniser leurs productions et faire face aux crises, les secteurs agricoles et alimentaires français doivent évoluer vers des systèmes plus résilients et durables. Plus résilients pour réduire leur vulnérabilité aux aléas climatiques et géopolitiques croissants. Plus durables pour réduire leurs pressions sur les principaux facteurs de production agricoles (climat, eau, sols, biodiversité).

 

Mettre en œuvre cette transition est cependant extrêmement complexe. Il s’agit de coordonner les enjeux climatiques, sanitaires et environnementaux avec les enjeux économiques, sociaux et géopolitiques. Cela en articulant les spécificités d’une diversité de filières (céréales, légumineuses, bovin lait, porc, etc.) et des types d’acteurs qui les composent.

 

Pour mettre en œuvre cette transition et en limiter le coût, anticiper les investissements est incontournable. Les immobilisations des secteurs agricoles et alimentaires ont une durée de vie comprise entre 5 et 80 ans. Investir aujourd’hui dans des outils de production qui se révèleraient inadaptés à horizon 10 ou 30 ans contribuerait à créer ou renforcer des verrouillages, à accroître les besoins d’investissements, ou à générer des pertes de capital.

 

L’enjeu est d’autant plus crucial que différentes vagues d’investissements sont en cours ou à venir dans ces secteurs. Dans les exploitations agricoles, la vague d’installations à venir va très probablement s’accompagner d’une vague d’investissements. A l’aval, plusieurs plans d’investissements sont en cours ou à venir pour moderniser les installations, notamment de stockage des grains, d’abattage, et de transformation du lait.

 

Un stock existant de l’ordre de 115 milliards d’euros d’outils de production agricoles et alimentaires en France

Nous avons estimé à environ 115 milliards d’euros la valeur des outils de production (bâtiments, matériels, plantations) dédiés aux productions agricoles et alimentaires en 2023. Près de la moitié de ce stock d’outils est dédiée à la production agricole : tracteurs, salles de traite, bâtiments d’élevage, plants de vigne, etc. Un montant équivalent est dédié à l’aval, dont 70 % au « proche aval » (collecte, tri, stockage, abattage / découpe, première transformation), dont les infrastructures sont inséparables de la production agricole . Enfin, 4 % sont dédiés aux activités de l’amont : production d’engrais, de produits phytosanitaires, d’alimentation animale concentrée, et d’agroéquipements.

 

Les investissements, de l’ordre de 25 milliards d’euros en 2023, sont particulièrement corrélés à la conjoncture économique, et visent en premier lieu des gains d’efficacité. Les investissements des exploitations agricoles ont augmenté de 40 % hors inflation entre 2017 et 2023 en lien avec une conjoncture favorable. Ces investissements ont principalement été réalisés au sein des exploitations les plus grandes et dotées d’ateliers de bovin lait, de porcs, et de volaille. Ils ont permis des gains de productivité du travail. À l’aval, les entreprises se concentrent de plus en plus, et investissent également pour gagner en compétitivité. Dans les exploitations agricoles comme dans les entreprises de l’aval, les capacités d’investissement sont hétérogènes.

 

La transition affecte les outils de production de tous les maillons et toutes filières, et appelle à une coordination et une planification des investissements

Sur le total, 100 milliards d’euros d’outils de production de tous les maillons et de toutes les filières sont potentiellement affectés par la transition. Non seulement pour atteindre les objectifs environnementaux, mais également pour s’adapter au changement climatique et améliorer l’indépendance de la France sur les produits stratégiques que sont les engrais, les protéines végétales (soja notamment), et les énergies fossiles.

 

Des investissements supplémentaires sont nécessaires, et des pertes de capital (actifs échoués) sont en grande partie évitables. Les montants de ces coûts sont cependant encore difficiles à estimer. Non seulement en raison d’un manque de données consolidées, mais également car le montant total dépend du type de transition visé, et du niveau de planification et d’anticipation.

 

Une coordination et une planification des investissements peuvent limiter les coûts de la transition. En effet, la transition implique de faire évoluer simultanément plusieurs filières, maillons et territoires (Tableau X). Un même outil de production peut être concerné par plusieurs leviers de transition, certains appelant à y investir pour l’optimiser ou l’améliorer, et d’autres à le remplacer (Figure X). Des choix d’investissements coordonnés et planifiés pourraient limiter le coût global de la transition en anticipant les besoins et donc les éventuelles pertes de capital.

 

La puissance publique a un rôle à jouer pour orchestrer cette transition : des feuilles de route orientant les investissements par filières et territoires sont nécessaires. Un prochain volet de cette étude, analysant l’orientation actuelle des soutiens publics aux investissements agricoles et alimentaires, sera ainsi publié dans les prochains mois.

 

Des besoins d’investissements ponctuels à intégrer au rythme de renouvellement classique des équipements

La transition implique des besoins d’investissements ponctuels, dans les outils de production agricoles en particulier. L’ensemble des outils de production concernés représente actuellement de l’ordre de 80 milliards d’euros. Il s’agit de :

 

  • Remplacer la motorisation des engins agricoles et les sources d’énergie des installations de l’aval.
  • Remplacer ou modifier des matériels spécifiques pour améliorer et/ou optimiser les pratiques de fertilisation, de travail du sol, d’irrigation, de traitements phytopharmaceutiques, et de gestion des effluents d’élevage.
  • Acquérir de nouveaux outils pour le développement des haies et de l’agroforesterie (plantations, matériels d’entretien), pour adapter bâtiments d’élevage et activités de cultures pérennes (viticulture et d’arboriculture) au changement climatique, pour produire de l’énergie, et pour sécuriser l’approvisionnement en eau.

 

Une grande partie de ces besoins peuvent être intégrés au rythme classique de renouvellement des équipements. C’est le cas des matériels, dont une bonne partie sera remplacée quoi qu’il arrive d’ici 2050 en raison de leur courte durée de vie. Les enjeux de transition peuvent ainsi être intégrés aux décisions de renouvellement, moyennant un surcoût potentiel.

 

Des besoins de reconfiguration des infrastructures à coordonner entre les filières et les territoires

La transition implique également des besoins d’investissements plus structurels, affectant la configuration des bâtiments et plantations pérennes, et pouvant générer des actifs échoués. Les outils de production agricoles et alimentaires affectés par ces besoins plus structurels représentent de l’ordre de 70 milliards d’euros. Il s’agit de :

 

  • Reconfigurer les bâtiments et installations de stockage des grains, afin de s’adapter à la nécessaire diversification des productions végétales, incluant le développement des légumineuses.
  • Réduire les capacités de production et éventuellement relocaliser une partie des activités d’élevage, dans les exploitations et à l’aval.
  • Relocaliser une partie des cultures pérennes (vignes et arboriculture) dans des zones climatiques plus favorables lorsque les adaptations incrémentales au changement climatique atteignent leurs limites.
  • Reconfigurer les outils de production d’intrants, certains bâtiments d’élevage, et les outils de collecte et de transformation de l’aval pour répondre au cahier des charges de l’agriculture biologique.

 

Là encore, une partie des reconfigurations et relocalisations peuvent s’intégrer au rythme de renouvellement classique, à condition qu’elles soient anticipées et coordonnées. Par exemple, face au vieillissement de leurs outils, les acteurs de la collecte des grains envisagent un grand plan d’investissement pour renouveler des silos dont la durée de vie peut atteindre 80 ans. Les besoins impliqués par la diversification des productions végétales et le développement des filières de légumineuses peuvent être intégrés à ce plan : non seulement pour atteindre les objectifs environnementaux, mais aussi pour s’adapter au changement climatique et pour renforcer l’indépendance stratégique de la France.

 

 

Quels outils de production pour des secteurs agricoles et alimentaires français résilients et durables ? Quels besoins d’investissements ? Quels actifs échoués ? Télécharger
Contacts I4CE
Lucile ROGISSART
Lucile ROGISSART
Chercheuse – Financement de la transition agricole, Alimentation Email
Olia TAYEB CHERIF
Olia TAYEB CHERIF
Chercheuse – Financement de la transition agricole Email
Pour aller plus loin
  • 19/02/2026 Tribune
    Souveraineté alimentaire : grand réveil ou doux rêve ?

    Au lancement des conférences de la souveraineté alimentaire, la ministre Annie Genevard disait souhaiter un « grand réveil ». Benoît Leguet alerte sur les fragilités de notre système agricole et alimentaire.   Le Salon de l’agriculture ouvre ses portes samedi 21 février, et est l’occasion pour la ministre de faire un premier point sur les conférences […]

  • 19/02/2026 Billet d'analyse
    Une véritable souveraineté alimentaire se doit d’intégrer la planification écologique

    Les conférences de la souveraineté alimentaire vont probablement rythmer les débats sur l’avenir de l’agriculture française en 2026. L’essentiel des réponses apportées ces deux dernières années peuvent se résumer ainsi : lever les contraintes à la production pour produire plus de tout (productions animales et végétales), dans le but de récupérer des parts de marché en […]

  • 18/02/2026 Billet d'analyse
    Les leçons tirées des Clubs Climat d’I4CE : « Comment relever le défi du financement des projets bas-carbone agricoles et forestiers ? »

    Retrouvez dans ce billet un aperçu des enseignements tirés du dernier rendez-vous des Clubs de décembre 2025 consacré à la certification carbone. Alors qu’un cadre de certification est en cours de construction au niveau européen et que la transition climatique nécessite de mobiliser du financement privé notamment via la certification carbone, ce billet revient sur la situation du Label bas-carbone français, les difficultés des projets agricoles et les perspectives de financement. Il met enfin en avant plusieurs pistes à explorer pour soutenir le développement de projets bas-carbone en agriculture et en forêt.

Voir toutes les publications
Contact Presse Amélie FRITZ Responsable communication et relations presse Email
Inscrivez-vous à notre liste de diffusion :
Je m'inscris !
Inscrivez-vous à notre newsletter
Une fois par semaine, recevez toute l’information de l’économie pour le climat.
Je m'inscris !
Fermer