Une véritable souveraineté alimentaire se doit d’intégrer la planification écologique
Les conférences de la souveraineté alimentaire vont probablement rythmer les débats sur l’avenir de l’agriculture française en 2026. L’essentiel des réponses apportées ces deux dernières années peuvent se résumer ainsi : lever les contraintes à la production pour produire plus de tout (productions animales et végétales), dans le but de récupérer des parts de marché en France et à l’exportation. Vouloir produire plus de tout sans se préoccuper d’adaptation ni de transition est une forme de déni de réalité alors que le changement climatique frappe durement et régulièrement les agriculteurs et que notre dépendance aux importations d’engrais et de tourteaux fait obstacle à notre souveraineté. Les conférences doivent intégrer ces considérations – à défaut elles ne serviront qu’à entretenir l’idée d’une souveraineté illusoire.
La réponse actuelle à la crise de souveraineté : lever toute contrainte à la production pour récupérer des parts de marché
Les secteurs agricoles et alimentaires français traversent une véritable crise de leur balance commerciale. La balance commerciale des produits agricoles est devenue négative en 2025 avec un niveau inédit depuis au moins l’an 2000. Celle des produits agroalimentaires s’est également fortement dégradée ces dernières années, mais reste excédentaire en 2025, de très peu. Sans entrer dans le détail, cette dynamique s’explique à la fois par des effets prix et des effets volumes.
Inscrites dans la Loi d’orientation agricole de 2025, des conférences de la souveraineté alimentaire sont organisées par le ministère de l’Agriculture en 2026. Le sujet de la souveraineté alimentaire continuera donc d’être au cœur des débats agricoles cette année.
Le cadrage actuel de l’enjeu de souveraineté se limite quasi exclusivement à la récupération de parts de marché en France et à l’export. Et la réponse apportée : lever les contraintes à la production, et produire plus de tout.
Cette réponse fragiliserait pourtant notre indépendance stratégique
Sans préjuger de l’efficacité de cette réponse pour reprendre ces parts de marché, celle-ci risque de fragiliser notre souveraineté alimentaire par ailleurs. En effet, la production agricole et alimentaire repose déjà sur des importations substantielles, en bonne partie issue de pays extérieurs à l’Union européenne. Deux familles de produits sont spécifiquement mentionnées dans la Stratégie pour la sécurité économique de l’Union européenne publiée en décembre.
Première famille : les engrais minéraux azotés, pilier des productions végétales. Ces engrais, produits à partir de gaz, sont très largement utilisés pour les productions végétales (blé notamment) non issues de l’agriculture biologique. Plus des deux tiers de la consommation d’engrais azotés est importée, et 40 % de ces importations proviennent de pays hors de l’Union européenne : Russie, Egypte, Algérie, Trinité et Tobago, États-Unis (source1, source2, source3). Un mécanisme européen visant à réduire ces importations extra Union européenne est pourtant menacé de détricotage.
Deuxième famille : les tourteaux d’oléo-protéagineux (les graines de soja, colza et tournesol expurgées de leur huile), pilier des productions animales. Ces tourteaux apportent une grande partie des protéines de l’alimentation des animaux d’élevage. Ceux-ci sont importés à environ 45 % en France. Environ 70 % de ces importations proviennent de pays non-membres de l’Union européenne, dont 62 % du Brésil et 15 % d’Ukraine. Le soja représente par ailleurs à lui seul 70 % de ces importations.
Augmenter les niveaux des productions à la fois animales et végétales reviendrait à augmenter ces importations, exposant encore davantage agriculteurs et consommateurs à des aléas géopolitiques croissants.
Une véritable planification écologique est incontournable pour réellement renforcer notre souveraineté alimentaire
Améliorer la souveraineté alimentaire et réduire les importations revient en toute logique à ne pas consommer sensiblement plus que ce que nos terres et nos ressources sont capables de produire. Cet objectif rejoint en cela de nombreux aspects de la transition écologique. Plus spécifiquement, développer les légumineuses, les élevages bovins à l’herbe, l’agriculture biologique, etc… : autant de leviers qui permettent de réduire nos importations d’engrais et de tourteaux, et d’améliorer l’autonomie des exploitations agricoles.
La planification écologique reste donc une réponse incontournable à la souveraineté alimentaire, à articuler avec d’autres : aménager le cadre concurrentiel, orienter la demande vers des produits français, sains et durables en quantités raisonnables… C’est en articulant ces réponses que l’on peut envisager de récupérer des parts de marché sans fragiliser notre indépendance stratégique, et de produire aujourd’hui sans menacer les capacités de production des prochaines années.
La transition écologique et l’indépendance stratégique nécessitent des investissements dans les secteurs agricoles et alimentaires, et impliquent potentiellement des pertes de capital. Pour limiter les coûts associés à ces investissements, il faut les anticiper et les coordonner. Ce besoin de coordination et de planification apparait d’autant plus crucial que plusieurs vagues d’investissements sont en cours ou imminentes dans différentes filières agricoles et alimentaires. Les conférences de la souveraineté alimentaire doivent être l’occasion de dresser des feuilles de route par filière et par territoire, pour guider les investissements agricoles et alimentaires à venir, dans une logique de résilience et de préservation de capacités de production.
